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Le Maillon (DETRAD) juin 2016

10 jours de silence total, vous êtes prêts ?

Par Franck Fouqueray – auteur du :

« Manuel de survie pour Apprenti maçon voulant démissionner »
www.manuel-de-survie.com

Chaque Franc-maçon se souvient de sa première planche d’Apprenti. En règle générale, celle-ci a pour thème « Le Silence ». Je n’ai pas échappé à cette épreuve. D’ailleurs, je me souviens très bien de la première idée qui m’est venue en la rédigeant : « et si je rendais une feuille blanche, pleine de silence ? »

Une fois l’aspect provocation passé, j’étais revenu à la raison et comme tout le monde, j’avais disserté sur les vertus de ce supplice pour certains, qui ont des aspects de délivrance pour quelques autres. Au final mon travail traitait assez classiquement de l'absence de tout son audible. Quelle banalité, mais d’un autre côté, lorsque vous portez le tablier depuis un mois, quelle autre forme de travail pourriez-vous faire ?

Les années ont passé, je sais maintenant que cette épreuve n’est absolument pas neutre dans la phase d’apprentissage du maçon.  

Si je savais intuitivement que le silence est riche, je ne connaissais en réalité que le couvercle de la boite au trésor. Il me fallu vivre une expérience hors du commun pour définitivement prendre conscience des bijoux et autres pièces d’or sur lesquels j’étais assis. Je vous propose justement de vous raconter mon histoire et de partager avec vous cette aventure pas banale, vécu il y a quelques années.

J’étais assis devant mon ordinateur. Ma messagerie retentit. J’ouvrais machinalement. Il s’agissait d’un courriel envoyé par un ami : « Clique sur ce lien et regarde ce reportage vidéo, c’est une histoire incroyable qui se déroule en Inde ».

Cela faisait deux heures que je travaillais non stop, c’était donc l’occasion de me détendre. Je cliquais alors sur ce lien qui me conduisit aussitôt sur une vidéo Youtube. Le thème du reportage traitait de la prison de Tihar à New Delhi, l'une des plus grandes au monde, où cohabitent environ 10 000 prisonniers. La nouvelle directrice Kiran Bedi, fraichement nommée décida en 1990 de réformer la prison et de transformer les condamnés grâce à la méthode Vipassana, la plus ancienne forme de méditation bouddhiste. Une technique qui existe depuis plus de 2500 ans.

Je restais 52 minutes à regarder cet étrange histoire et fut très ému par ces gardiens et ces prisonniers se prendre dans les bras en pleurs, après dix jours de méditation incessante. Je me souviens d’avoir senti une larme couler lorsqu’à la fin de ce film, la mère d’une femme assassinée prenait dans ses bras le criminel qui avait tué sa fille pour lui témoigner son pardon. Comment la méditation et le silence pouvaient-ils engendrer ces miracles. Il me fallait en savoir plus.

Je décidais donc de rechercher un centre Vipassana pour expérimenter ce voyage intérieur. Grande fut ma surprise quand on m’annonça que plus aucune place disponible ne me permettrait de participer cette année là. Par dépit, je trouvais un autre centre pour découvrir une autre technique et me voilà en route pour passer une semaine de travail de méditation avec Thich-Nhat-Hanh. Quel clin d’œil du destin, je me retrouvais par « hasard » à travailler avec un des personnages les plus actifs dans l’œuvre pour la paix et l’amour dans le monde. Ce grand sage est toujours de ce monde, il fêtera ses 90 ans cette année. Ce fut pour moi une magnifique expérience, mais ce n’était toujours pas Vipassana.

Alors, dès la rentrée, j’adressais au centre Vipassana ma candidature. Quelques semaines plus tard, une surprise m’attendait, j’étais « sélectionné » pour participer à la session de février.

Nous étions maintenant en hiver et j’étais en route pour un voyage insensé pour l’occidental aussi bavard que je suis. Deux heures plus tard j’arrivais à destination dans l’auxerrois[1]. Il fallait ici aussi laisser les métaux à la porte. Le temps de me présenter et de laisser au vestiaire montre, stylo, téléphone portable, clés du véhicule et portefeuille (car l’argent n’a aucune valeur ici).  En effet, tout est gratuit, on est servi matin, midi et soir et la règle du jeu est : aucun contact verbal durant ces dix jours… et même aucun contact visuel (je ne parle même pas du non contact physique qui va de soi). Le but est de resté centré dans l’unité.

Je prends possession de mon petit lit dans ce dortoir d’une vingtaine de couches. Je visite rapidement les sanitaires, assez confortables pour cette aventure, puis un bref tour des lieux avec un repérage de la cuisine et hop, en route pour la première séance de méditation. Nous sommes 60 hommes d’un côté et 60 femmes de l’autre. Chacun de nous se pose sur des coussins avec une couverture sur les épaules. Nous voilà tous partis pour un rythme régulier de 10 h/jour de méditation dès 4h du matin avec des coupures repas, repos et sommeil. Cela peut ressembler à une sanction imposée par un tribunal pénal, mais il n’en est rien du tout. Vous allez comprendre pourquoi…

Il m’a été donné il y a quelques années de faire une autre expérience que je qualifierais d’extrême. Sur les conseils d’un thérapeute, j’ai expérimenté un travail sur la honte… en faisant la mendicité dans le métro. La question initiale avant de m’y rendre avait été : « Comment je m’habille et quelle attitude dois-je prendre ? » La réponse s’était imposée d’elle-même : « Je m’habille comme tous les jours et je me présente avec fierté pour présenter ma demande ». C’est ainsi que sans fard ni déguisement, j’avais affronté les vagues d’africains de la ligne 13 à la station La Fourche, les yeux dans les yeux avec un sourire du cœur et le bonheur d’être vivant en partageant avec eux l’intimité de ma pudeur à oser leur demander de l’argent, eux qui étaient généralement moins riches que moi.

Cette expérience m’avait totalement transformée. Elle m’avait enseigné la différence qui existe entre la vanité, l’orgueil et la fierté. Ces trois mots si souvent prononcés dans nos Loges étaient maintenant habités d’une expérience de vie. Je n’avais certainement pas fait usage de cette vanité qui implore le regard de l’autre pour exister, ni l’orgueil qui écrase et cherche à dominer, mais bien de fierté, qui m’amenait à me présenter à eux avec ma sincère fragilité et ma honte naturelle. En réalité, je compris ce jour là ce que signifiait être frères et sœurs. Affirmer que nous sommes tous issus de la même race humaine est toujours plus aisé lorsque l’assiette est pleine et le radiateur sur le dix. Lorsqu’on tient sa main au dessus, il est plus facile d’affirmer que la relation à l’autre est simple, mais quand votre main est celle du dessous, comment garder ses yeux conformes à la rectitude du fil à plomb et conserver totalement intacte sa fierté d’Homme pour sourire à l’autre et lui déclarer qu’on à besoin de lui. Cela vient nécessairement affecter le sentiment d’impuissance qui nous rappelle que nous ne sommes pas tout puissant et que nous avons un jour posé notre genou droit sur une marche de l’Orient, afin de recevoir les vibrations de l’épée flamboyante du Vénérable Maitre pour nous créer, recevoir et constituer Franc-maçon. Mais tout ce rituel maçonnique était bien confortable face à cette expérience d’introspection sur mes propres besoins.

Aujourd’hui, je ne me trouvais plus devant un déferlement de voyageurs de la RATP, mais devant dix longues journées qui allaient être perturbées par mon mental agité. 

Il existe des dizaines de formes de méditation, il y a généralement la méditation dirigée, celle qui se concentre sur un objet et celle qui est dite libre, qui vise à faire le vide. Celle de Vipassana n’est pas une méditation visant à ne penser à rien, car il est demandé au méditant pour commencer de concentrer son attention sur sa respiration au sein d’une petite zone de la lèvre supérieure. L’objectif est que jour après jour, cette zone corporelle prenne de l’ampleur jusqu’à atteindre après la première semaine la quasi-totalité du corps. Ce premier point qui consiste à prendre conscience de sa respiration dans son corps entraine psychologiquement des effets secondaires inattendus. Sans nous en rendre compte, nous ne cessons jamais de penser. Durant ce long voyage, notre esprit se souvient d’expériences passées, bonnes ou mauvaises, il construit des pensées sur le futur et des projets hypothétiques. Ce dialogue incessant finit par nous entrainer dans une cacophonie aux confins de la folie. Imaginez-vous assis avec des articulations de plus en plus douloureuses qui vous rappellent que les années ont rigidifié votre corps. Vous essayez de polariser votre attention sur votre souffle et soudain c’est le dérangement, car une petite voix vous harcelle, lorsqu’il ne s’agit pas d’une chanson qui vous revient en tête. Ce bourdonnement ne vous lâche pas, plus vous essayez de le faire taire en le mettant à la porte, plus il tente de refaire son apparition par la fenêtre. Il finit même par repasser par la cheminée si vous colmatez toutes les issues. C’est un enfer sur terre, je vous le confirme.

Dans le roman de notre Frère Philippe Benhamou, « Madame Hiramabbi - la concierge de la rue des trois frères » un passage m’avait particulièrement marqué, celui où le héros vient voir sa concierge qui lui confie que son tapis est magique. Il lui permet de voyager dans le monde entier. Il suffit pour cela de monter dessus et de penser très fort à une destination, et hop… il vous y conduit. Mais juste avant de laisser monter son jeune voisin, elle rajoute « Surtout, ne pensez jamais à un chat noir lorsque vous êtes sur le tapis, sinon il ne partira jamais ! ». Vous imaginez bien qu’en donnant une telle injonction, personne n’y résiste. Le chat vient hanter vos pensées et vous n’irez nulle part ! Il en est de même avec la méditation Vipassana. Je peux vous assurer que cette petite chanson dans ma tête à remplacé le chat noir durant ces dix jours.

Le quatrième jour, mon voisin de tapis avait disparu. J’avais appris qu’il avait déclaré forfait. En fait, pendant notre épreuve, environ trois à quatre hommes avaient abdiqué. Chez les femmes, la résistance était nettement supérieure car une seule avait quitté la salle pour rentrer chez elle.

Je pourrais vous parler de toutes ces émotions qui sont venues me submerger durant ces dix jours. Je me revois encore les larmes coulant d’une tristesse qui venait du fond de mon cœur et qui n’a jamais trouvé sa cause. Il me serait aussi possible de vous parler de ce fou rire qui vint me perturber durant un long moment. Je me souviens aussi de ce pauvre voisin de la rangée de devant qui n’a certainement jamais remarqué ma présence et qui durant plusieurs jours fut l’objet de ma colère. Une colère infondée, mais bien réelle. Toute cette symphonie d’émotions résultant du seul dialogue interne fut en effet une expérience riche et inoubliable.

Au-delà du voyage émotionnel, ce travail avait un but et je mis plusieurs jours à le comprendre. Rassurez-vous, je ne vous imposerai pas ces longues journées d’immobilité pour partager mon secret.

Le travail de Vipassana repose sur un principe de base assez simple et assez proche des buts de la Franc-maçonnerie. Si vous restez assez longtemps en méditation à concentrer votre esprit sur votre respiration et votre corps, le dialogue va finir par se dompter, mais au-delà de ce fait, votre corps va exprimer ce que votre conscience vous communique. Cette conscience dont je parle vous envoie chaque jour des messages, mais la routine du brouhaha mental nous empêche de le sentir ! Or là, avec cette expérience, nous entrons en communication réelle avec notre conscience qui nous adresse de faibles messages. Parfois ceux-ci se caractérisent par des picotements, il arrive que ce soit des zones localisées de froid ou de chaud. Dans tous les cas, le corps reçoit de notre conscience des messages qui nous sentons. Cette révélation me permit de comprendre dans ma chair que l’initiation maçonnique n’est en aucune manière mentale. Elle ne peut être cellulaire et uniquement ressentie si on souhaite lui faire passer les couches intérieures.

Une fois l’apprentissage de la sensation apprivoisé, le vrai travail de Vipassana commence. L’exercice consiste donc à observer ces sensations sans aucune réaction d’attachement ou de rejet. Si le ressenti est agréable, le commun des mortels aura pour reflexe de s’attacher, si l’expérience est désagréable d’autres montreront de l’aversion. Le but est d’observer l’impermanence des choses de la vie, afin d’être dans une disponibilité qui rappelle le but du travail maçonnique. La rectitude n’est pas dans la droiture de la position mais bien dans l’alignement et l’intensité de la pensée. Il convenait donc dans ce travail d’expérimenter le non attachement. Celui qui permet le ressenti du travail palingénésique.

J’ai souvent constaté que la première semaine de vacances nous semblait plus longue que la seconde. C’est probablement ce qui explique le phénomène de la crise du milieu de vie. Les quarante premières années de la vie se situent dans la zone d’insouciance et d’éternité, alors que la seconde quarantaine trouve son issue dans le trépas. Il en est de même avec l’expérience de Vipassana. Les deux ou trois premiers jours nous semblent sans fin. Puis, peu à peu, les jours passent et nous donnons un sens et une intensité à notre travail. Nous devenons fiers de chacun de nos efforts pour nous rapprocher de nous-même.

C’est ainsi, qu’un jour, le dixième pour être précis, ce fut la fin du voyage. En fait, je croyais qu’il s’agissait de la fin, alors que ce n’était que le début. Lorsqu’on goute à la Franc-maçonnerie, elle nous imprègne et nous nourrit, il en est de même avec ce genre d’expérience méditative. Plus rien ne sera jamais pareil.  J’avais goûté à mon essence au plus profond de mon âme et elle avait bon goût. C’était certainement le premier pas vers ce qu’on nomme l’amour inconditionnel de soi. Sur la route du retour, j’étais serein et fier de moi. Cela me rappela étrangement ce jour d’hiver, quelques années plus tôt, où je revenais d’une station du métro parisien avec quelques euros de plus dans ma poche et surtout beaucoup de gratitude pour le genre humain. Une seule phrase me venait en tête : « Merci la vie ». Il m’arrive souvent en Loge de songer à cette phrase qu’un ami m’avait transmise : « Un voyage est totalement achevé le jour du retour ». Je sais que cela s’applique aussi au voyage maçonnique. Le chemin de l’Initiation est totalement complet le jour du passage à l’Orient éternel.

Comme rien n’est du au hasard, je finissais la rédaction de mon premier ouvrage cinq mois plus tard… et je disais adieu à mon père la semaine suivante. C’est alors que je saisis le sens profond de toutes ces épreuves.

J’ai écrit ces lignes il y quelques semaines maintenant. Depuis, quelques Frères et Sœurs m’ont fait remarquer que le lien entre mon voyage au pays du silence et la Franc-maçonnerie ne coulait pas de source. Je reprends donc la plume pour construire la passerelle entre les voies. Et comme rien n’est le fruit du hasard, je souris en regardant le calendrier, car c’est justement aujourd’hui le deuxième anniversaire de ce voyage que je partage avec vous dans ce récit.

La question de fond est donc : « Quel est le rapport entre dix jours de méditation silencieuse et une vie de pratique maçonnique ? »

La première réponse qui me vient à l’esprit est qu’elles sont toutes deux des chemins presque voisins sur une même montagne. Les passerelles sont nombreuses et les deux voies se complètent harmonieusement car leur finalité est la même : « l’Unité ». Il existe de nombreux Franc-maçon qui s’associent tellement à leur pratique, qu’ils finissent par oublier qu’elle est un outil, ou une voie. Notre âme est nourrie de la pratique comme la cathédrale du niveau ou du fil à plomb. A aucun moment, les deux ne peuvent se confondre. Le Franc-maçon n’est pas uniquement un Franc-maçon, il est tellement plus qu’un Frère. Il est aussi un père, un fils, un petit fils ou un ami, un collègue aussi. Se confondre dans son métier, son statut social ou son nom de famille n’est-ce pas s’amputer d’une partie des couleurs de la palette qui constitue notre essence ?

Il m’arrive souvent de dire : « Je ne suis pas Franc-maçon, je fais de la Franc-maçonnerie ». Même si cette phrase provocatrice fait rire ou agace, il n’en reste pas moins qu’elle est exacte. Elle me ramène au fameux Gnothi seauton, le « Connais-toi toi-même. » du fronton du temple d'Apollon à Delphes. Comment pourrais-je me connaitre si je sais déjà que je suis un Franc-maçon ?

Je puis vous assurer que c’est en toute humilité que depuis quelques temps, lorsqu’on me demande qui je suis, je réponds avec un grand sourire : « Si seulement je le savais, mais je cherche activement ! »        

Franck Fouqueray



[1] Toutes les informations sur le centre sur ce site www.mahi.dhamma.org